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A propos de la magie

23 décembre 2003


Liens utiles

- L'art de la mémoire
- La Cabale
- Les mots, la mort, les sorts
- Science and civilisation in China
- Le triangle médiatique

- La charnière dans la personne

Le programme de la magie est d’agir sur le réel en manipulant des symboles. Le magicien est celui qui est capable d’agir à distance, sur des objets qu’il ne touche pas, en prononçant des paroles magiques.

Bien sûr c’est impossible. La magie ne fonctionne que dans des fictions comme la série des Harry Potter, dans des films à effets spéciaux ou dans des dessins animés. Mais elle existe aussi dans nos têtes, dans nos désirs : qui n’a pas souhaité, un jour de paresse, pouvoir commander aux choses par sa seule volonté, comme l’apprenti sorcier commande son balai !

Ceux qui savent s'appuyer sur notre imaginaire pour nous manipuler obtiennent à travers nous, en mobilisant notre force de travail ou notre pouvoir d'achat, un pouvoir sur la nature. On a pu ainsi évoquer le pouvoir « magique » de la publicité, de la manipulation financière, de la propagande enfin dans laquelle les nazis ont été d'habiles innovateurs. Les médias nous envoient une image de nous-mêmes à laquelle nous sommes invités à nous conformer, bouclant ainsi le cercle « magique » qui tend à nous enfermer pour déterminer nos comportements (voir Le triangle médiatique). Jeanne Favret-Saada a, dans Les mots, la mort, les sorts, décrit la puissance terrifiante du symbole : certes l'ensorcellement est une fiction, mais les manoeuvres du désorceleur peuvent pousser le sorcier présumé à la folie ou au suicide.

La science expérimentale ne s’est dégagée que très progressivement de la magie. A la Renaissance, les expérimentateurs qui exploraient les propriétés de la matière, des plantes et des animaux, étaient considérés (et se considéraient eux-mêmes) comme des magiciens[1]. L’Église se méfiait d'eux ; elle se méfie aujourd'hui encore de la science à laquelle elle oppose sa propre conception de la vérité[2].

*  *

Pour pouvoir commander à la nature, la science a choisi le chemin long de la théorie et de l’expérience : et voici qu’elle a à peu près réalisé le programme des magiciens.

Les magiciens ambitionnaient de parler à distance : nous le faisons avec nos téléphones mobiles ; d’évoquer les images des morts ou de personnes absentes : nous le faisons avec le cinéma et la télévision ; de commander aux choses en prononçant ou écrivant des mots : nous le faisons avec nos programmes informatiques ; de se déplacer vite et sûrement d’un point du monde à l’autre : nous le faisons en avion.

Ils croyaient à la transmutation des métaux, ils croyaient qu’il était possible de dégager de l’énergie en disposant des corps purs selon une forme géométrique précise : c’est ce que nous faisons dans les piles et bombes nucléaires.

La physique moderne a substitué la table de Mendeleïev aux quatre éléments de la physique d’Aristote, l’eau, la terre, le feu et l’air. Si ces quatre éléments ont perdu leur pertinence en physique, ils restent les symboles de ce qui nous préoccupe le plus :
- l’eau,
c’est « l’élément humide » d’où la vie est sortie ; c’est aussi le véhicule de nos hormones, de nos « humeurs » : elle évoque la biologie comme l’équilibre intime de la personne  ;
- la terre
est composée principalement de silicium, corps dont les propriétés électroniques ont permis à nos lointains ancêtres de développer l’industrie de la pierre taillée, et nous ont permis plus récemment de développer l'industrie des circuits intégrés ;
- le feu,
c’est l’énergie, c’est aussi l’atome ; le « feu nucléaire » suscite sur terre l’équivalent d'un petit soleil  ;
- l’air, c’est l’atmosphère, avec l’effet de serre et le changement climatique.

Il ne faut pas attacher à ces images une portée excessive, mais il ne faut pas non plus sous-estimer le poids des symboles dans l’imaginaire. Needham a dit comment la pseudo-science des magiciens (le Yi-Jing) a précédé la proto-science des alchimistes (les taoïstes) qui, en accumulant les connaissances empiriques, ont préparé la naissance de la science tout court.

A l’intérieur d’une personne, les associations d’idées, les images et les symboles, précèdent les tâtonnements de l’action exploratoire qui eux-mêmes précèdent la modélisation théorique. Lorsque l’esprit est prisonnier d’un modèle auquel il s’est trop habitué le choc des symboles lui apporte une secousse bienvenue : ainsi les écrits magiques d’Hermès Trismégiste ont inspiré le modèle héliocentrique de Copernic, et Newton a été incité à construire sa mécanique céleste par des considérations mystiques.


[1] Frances Yates, dans The Art of Memory, évoque notamment Raymond Lull, Pic de la Mirandole et Giordano Bruno.

[2] Jean-Paul II, Veritatis Splendor, 1983.