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Recherche et Pouvoir

26 mars 2004


Liens utiles

- Les institutions contre l'intelligence
- Qu'est-ce qu'une entreprise ?
- Lettre ouverte à un dirigeant français
- Brève histoire de la légitimité
- Le compromis managérial
- Sommes-nous en 1967 ?
- Le massacre des innocents
- A propos de la compétence

- A la recherche de la stratégie
- Désarroi en France

« A quelques-uns l’arrogance tient lieu de grandeur,
l’inhumanité de fermeté, et la fourberie d’esprit »
Jean de La Bruyère (1645-1696), Les Caractères, « De l’homme » § 25.

La fonction stratégique est nécessaire à l'entreprise, mais elle est souvent accaparée et trahie par des hommes de pouvoir. Ils bloquent, non sans perversité, les personnes généreuses et loyales qui tentent de compenser cette trahison. L’entreprise, la société en sont entravées ; la pensée et la recherche sont refusées.

Ce blocage est si général que l’on dirait une épidémie. Une fois son mécanisme compris, le prestige des hommes de pouvoir s’évapore : alors la fonction stratégique peut être assumée par des entrepreneurs. 
 

Mission du stratège

La fonction du stratège est nécessaire à l’entreprise[1]. Il évalue les incertitudes, soupèse les opportunités, arbitre parmi les projets, définit les priorités. Il indique le cap à ceux qu’absorbent les tâches de production et de gestion.

Seul responsable de ses décisions, il écoute cependant le conseil de direction et les « gens du terrain ». Il fonde son évaluation du possible sur sa connaissance de l’entreprise. Mais son regard en sort, comme par un périscope, pour examiner avec vigilance et l’horizon, et l’avenir.

Pour définir les priorités, pour arbitrer, le stratège doit être légitime. Certes il ne peut exiger une obéissance automatique et il doit expliquer ses décisions ; mais celles-ci ne devront être ni ignorées, ni remises en question indéfiniment.

Le stratège n’est pas un surhomme, mais une personne qui remplit dans l’entreprise une fonction spéciale[2]. Il n’est pas nécessaire pour cela d’appartenir à une aristocratie. Dans certaines institutions (associations, ordres religieux) cette fonction est exercée à tour de rôle, pour une durée limitée, par une personne élue.

Celui qui adhère à la description ci-dessus évitera tout autant l’adulation que le dénigrement envers les « patrons » et autres « dirigeants ». Ce sont des êtres humains comme les autres. La seule chose à considérer, c’est s’ils remplissent bien ou mal leur mission.

Symptômes

Si l’on trouve aujourd’hui, en France, des stratèges de qualité, ils y sont excessivement rares. Étant consultant, je nomadise d’une entreprise à l’autre et entends les confidences de tout le monde. J’ai examiné des systèmes d’information où se révèlent, sans masque, les priorités de l’entreprise. Voici un échantillon de ce que l'on entend dans les entreprises industrielles ou de service, les établissements publics, les ministères :

« La seule chose qui compte pour nos dirigeants, c’est leur carrière personnelle. Comme le système d’information sert l’intérêt collectif de l’entreprise et non leur intérêt individuel, ils ne lui accordent aucune importance » (Directeur dans un grand organisme paritaire).

« La stratégie suit un mouvement brownien : on lance un projet, puis un autre sans que le premier ait abouti ; d’un projet au suivant, on ne se soucie pas de capitaliser. La direction générale semble désorientée » (Cadre commercial d’une grande entreprise industrielle).

« Nous émettons une pluie de lois et textes réglementaires, de mesures, sans évaluation préalable, sans suivi de l’application ni observation des conséquences : seul compte pour nos dirigeants l’effet d’image que procure la publication des textes » (Conseiller technique dans un cabinet ministériel).

« Pendant le projet, j’étais encouragée et félicitée par le DG ; mais ils ont profité de mon congé de maternité pour tout détruire. J’ai protesté par écrit : alors j’ai été licenciée pour faute grave » (Chargée de mission dans une organisation professionnelle).

« Mon directeur fait tout pour m’empêcher de travailler. Il demande des notes, des projets. Je les fournis mais il ne fait aucun commentaire et ne prend aucune décision. Il m’est impossible d’obtenir un entretien avec lui. Je suis bloquée » (Ingénieur dans une grande entreprise publique).
 

Je pourrais multiplier les témoignages semblables. La compétence est piétinée (voir « le massacre des innocents »). Je dis à ces personnes : « Tu crois être tombée sur une exception, détrompe-toi : c’est ainsi que les choses se passent presque partout. La stratégie est en crise ».

J’ai rencontré aussi des entreprises convenablement dirigées. On y entend des propos tout différents : « La boîte marche bien », « chez nous c’est organisé », « le patron connaît son métier », « en cas de problème, on sait ce qu’on doit faire » etc. Mais comme c’est rare !

Diagnostic

A cette crise de la stratégie, on peut donner une explication conjoncturelle : les dirigeants doivent se réorienter après la faillite et le scandale qu'a suscités, à la fin des années 90, la focalisation sur la finance et sur la communication.  

Mais on peut proposer une explication plus inquiétante. Pour vous mettre sur la piste, je vous invite à observer la place du mot « pouvoir » dans notre vocabulaire et nos valeurs. On « veut le pouvoir », on « prend le pouvoir », on « défend son pouvoir », on est un « homme de pouvoir » ou une « femme de pouvoir[3] ». C’est autour de ce mot que se construit le projet de réussite individuelle, et non autour des mots « action », « création » ou « entreprise ». L’« homme de pouvoir » joue dans notre société le rôle du dominant dans les sociétés animales. Mais nous autres êtres humains ne sommes pas seulement des animaux : dans notre société la pensée joue un rôle, et l'action doit s'articuler à la pensée. C'est précisément dans cette articulation que réside la tâche de l'entrepreneur.

Si nous accordons à l’ « homme de pouvoir » un respect que nous refusons à l’« homme d’action » - et que nous refusons aussi, quoi qu’on dise, à l’« entrepreneur » comme au « sage » -, c’est que nous ne recherchons ni l’action, ni la création, ni la sagesse ni bien sûr le bonheur : nos familles ambitionnent de faire passer leur rejeton par l’ENA, qu'elles considèrent à tort ou à raison comme l’antichambre du pouvoir[4].

Qu’est-ce que le « pouvoir » ?

Mais qu’est-ce que le pouvoir ? C’est un potentiel pur. Celui qui le détient peut certes l’utiliser pour agir mais il sera souvent plus prudent de ne rien faire car l’action est compromettante : celui qui s’attache à un projet est en effet contraint de tenir des objectifs et un calendrier, ce qui réduit sa liberté de manœuvre. Les incidents que comporte toute réalisation donnent en outre des arguments à ses rivaux. S'il ne fait rien, il devra toutefois paraître affairé car personne ne respecte les rois fainéants. Il pourra aussi, selon son tempérament, faire l’important, le cultivé, l’intelligent ou le malin.

Regardez nos réunions : le contenu (traitement d’une question pratique, d’un problème à régler, d’une action à réaliser) occupe beaucoup moins de temps que le contenant (susceptibilité des personnes, frontières de l’organisation). Combien de réunions se réduisent à une liturgie dont le seul résultat pratique est la date de la réunion suivante !

Regardez ce ministre qui s’agite et bouscule son ministère pour en obtenir des statistiques flatteuses : ses efforts visent à émettre l’image d’efficacité qui lui permettra de gagner les élections. C’est cela, et non servir le pays, que l'on appelle « être un politique ». Où sont aujourd'hui les Georges Clémenceau (1841-1929) et les Georges Mandel (1885-1944) ?

Pourquoi l’on recherche le pouvoir

Ayant observé de près quelques hommes de pouvoir, j’ai fini par comprendre que leur moteur était la peur. Peur de la mort dont ils se divertissent par l’activisme, caricature de l'action ; peur de la vie, de la nature, à la complexité desquelles ils préfèrent l’échiquier subtil, mais relativement plus simple, sur lequel peut se conquérir puis se défendre un territoire. Ils ont aussi le goût des à-côtés sensuels du pouvoir, drogue dont la privation, quand elle survient, les fait beaucoup souffrir. Combien de faux durs l’on rencontre parmi ces personnes parfois arrogantes !

La concurrence étant rude, il faut bien sûr des aptitudes pour accéder au pouvoir : sens des situations, sensibilité au risque, don de repartie. Ce sont là des qualités animales : l’homme de pouvoir est doté de réflexes qui font de lui un adversaire dangereux.

Trahison et perversité

Celui qui parasite une responsabilité qu’il ne remplit pas trahit sa fonction : que l’on pense à l’armée française des années 30, paralysée devant la menace nazie par la stupidité de ses généraux.

Pour pimenter son inaction, le traître cultive parfois la perversité. Il prendra plaisir à bloquer ceux qui voudraient agir, à humilier ceux qui pensent. Ainsi les généraux des années 30 se moquaient du colonel de Gaulle qu’ils avaient finement surnommé « le dindon ».

En règle générale l'homme de pouvoir n'écrit pas, car l'écriture, comme l'action, est compromettante. Lorsqu'il écrit cependant, inconscient du danger ou attiré par le prestige qui s'attache à l'écriture, hélas ! il révèle la vacuité de sa pensée (voir « Le penseur et le politique »).

Imaginez une économie où une forte proportion des postes stratégiques serait occupée par de telles personnes. Un même virus, placé aux articulations sensibles, inhibe les arbitrages, la définition des priorités, l’évaluation des risques. Même si cette économie dispose de ressources naturelles et culturelles, elle est paralysée.

Vous trouvez cette analyse outrancière ? Vous avez pourtant été témoin d’abus de pouvoir et de blocages – il s’en produit partout – mais vous avez pensé que c’étaient là des exceptions. L’étendue de l’épidémie ne vous est pas apparue : seuls ceux qui ont connu beaucoup d’entreprises peuvent la percevoir.

Il s’agit d’ailleurs d’un phénomène sociologique et non pas psychologique. On ne peut ni comprendre, ni juger de telles situations en s’en tenant à la morale individuelle[5]. Parmi les dirigeants qui se comportent en homme de pouvoir, certains préfèreraient agir en entrepreneur. Ils sentent la vacuité de cette comédie mais sont contraints de la jouer : il leur serait dangereux d’agir en entrepreneur dans une société qui ne respecte que les hommes de pouvoir. Ils sont « agis » par une sociologie dont ils sont eux aussi victimes. Dans l’armée des années 30 les généraux étaient certainement loyaux pour la plupart mais un mécanisme implacable, dont seules de très fortes personnalités comme de Gaulle pouvaient s’affranchir, les pliait au conformisme de la trahison.

Pouvoir et recherche

L’homme de pouvoir est intelligent : il faut l'être pour atteindre un but que tant de personnes ambitionnent. Mais son univers mental, focalisé sur l’échiquier de la carrière, est excessivement étroit. Il n’a rien de commun avec l’univers mental de ceux qui s’intéressent à la nature et cherchent à mieux la connaître pour définir des produits utiles, des méthodes de production efficaces.

Les mêmes mots auront un sens différent selon qu’ils sont utilisés par un homme de pouvoir ou par un chercheur. Pour ce dernier, le « pragmatisme » désigne la démarche expérimentale selon laquelle s’organise le dialogue entre la pensée et la nature ; l’homme de pouvoir appelle « pragmatisme » le fait d’adapter sa tactique aux frontières des zones d’influence qui découpent le territoire de la légitimité.

N’idéalisons pas le monde de la recherche ! Il comporte lui aussi des hommes de pouvoir : l’épidémie, étant générale, n’épargne aucun domaine. Les chercheurs n’ont d’ailleurs pas le monopole de l’intelligence et la proportion des imbéciles et des paresseux est la même parmi eux que dans le reste de la population. Mais la recherche, considérée en tant que démarche, qu’orientation de la pensée et de l’action, existe et fonctionne même si la sociologie de ses institutions la trahit - tout comme l’art existe malgré les musées, la foi malgré l’Eglise.

Ce qui sépare l’homme de pouvoir du chercheur n’est pas le plus ou moins d’intelligence ni de courage, mais le fait que chacun d’eux vit dans un univers mental spécifique. L’homme de pouvoir ne peut pas même concevoir ce qui fait la vie du chercheur, les démarches d’une pensée qui s’applique à la nature et à l’action, les plaisirs et souffrances qui accompagnent les étapes de la modélisation et de la réalisation, la pratique de l’abstraction.

Certes l’innovation, lorsqu’elle réussit, est le moteur du profit qui procure à l’entreprise crédibilité devant les financiers et liberté de manœuvre pour investir. Mais elle est dérangeante pour l’homme de pouvoir. Qu’elle porte sur les produits, les procédés de fabrication, la distribution, la commercialisation ou le système d’information, elle transforme l’organisation, dérange son échiquier et compromet son projet personnel.

L’homme de pouvoir ne respectera le chercheur que si celui-ci a reçu quelque consécration officielle, prix Nobel, médaille Field ou académie : les institutions sont sur son échiquier des pièces à considérer. Dans la vie courante, non seulement il ne comprendra pas le chercheur, mais il le considérera comme un ennemi et le traitera en conséquence.

Le virus du pouvoir explique les travers de nos entreprises. Leurs équipes de direction sont absorbées non pas par les clients qu’il faut servir, les produits qu’il faut élaborer, les méthodes de production, mais par le découpage des domaines de responsabilité et les habitudes qui leur sont attachées. L’image qui s’impose, affreuse, est celle d’un individu fasciné par son nombril à tel point que sa cervelle serait absorbée par son intestin. La recherche est subie plus que voulue, l’innovation est importée, imitée plus que produite. Autre image : celle d’une personne qui, poussée par une main posée sur sa poitrine, avancerait maladroitement et lentement à reculons, trébuchant sur le moindre obstacle (voir le compromis managérial).

Si la recherche est en crise en France, si l’on y paie si mal les chercheurs, si on leur refuse les moyens, si on les fait partir pour les Etats-Unis - où l’esprit pionnier s’emploie pour le meilleur ou pour le pire à tirer parti de la nature - ce n’est pas la faute de la « droite » : certes elle n’y comprend rien, mais la « gauche » n’y comprend pas davantage. C’est notre faute à tous, la faute d’une société qui adule les hommes de pouvoir et où chacun, semble-t-il, ne rêve que de dominer les autres.

C’est la médiocrité de nos ambitions qui condamne notre recherche.

Comment faire ?

Il faut dans l’immédiat pouvoir vivre et agir dans cette société. Un sage de mes amis a décidé de considérer les hommes de pouvoir comme des rochers placés sur la route et qu’il faut contourner avec patience : ce véritable entrepreneur, qui est aussi un chercheur, a inscrit la sociologie des dirigeants dans la liste des phénomènes naturels qu’il étudie pour « faire avec ».

C’est sans doute comme cela qu’il faut procéder pour pouvoir agir. Mais cette réponse courageuse, tout estimable qu’elle soit, ne suffit pas en face d’une épidémie : on ne peut pas répondre à un mal sociologique en s'en tenant à la survie individuelle.

Nous disposons, nous autres Français, de deux armes puissantes : la mode et le ridicule. Si nous prenons collectivement conscience de cette épidémie, la mode du pouvoir aura passé et les ridicules – bien réels – des hommes de pouvoir seront devenus évidents. Le rire remplacera alors la crainte révérencieuse : celui qui abusera de la première personne du singulier, qui refusera d’écouter, qui bloquera les projets par des procédés dilatoires, qui se consacrera à l’intrigue au détriment de la physique de l’entreprise, sera identifié et déconsidéré. Les ambitions, les rêves, délaisseront le pouvoir pour s’orienter vers le monde de la nature[6] et de l’action.

Alors les entrepreneurs, ceux qui s’emploient modestement à « changer le monde » en s’attachant à la réalisation des projets et au fonctionnement de l’entreprise[7], ne seront plus des proies pour la perversité de l’homme de pouvoir. Ils accéderont à la fonction stratégique qui leur est naturelle.

Lorsque le rapport à la nature, dimension essentielle de l’entreprise, aura pris le pas sur les jeux de pouvoir, la recherche recevra dans notre société la place qui lui revient. L’enseignement de la science lui-même en sera transformé : la démarche expérimentale, la pratique de l'abstraction y remplaceront la transcription dogmatique de leurs résultats.


[1] Nous prenons ici le mot « entreprise » au sens large qui recouvre tout aussi bien l’entreprise au sens usuel que le service public et l’administration, y compris la justice et l’armée.

[2] Cette fonction est spéciale mais non pas sacrée : le mot « hiérarchie », qui apporte la connotation du sacré (ιερος), n’est à sa place que dans le droit canon. Les valeurs de l’entreprise, essentiellement pratiques, résident non dans un dépôt sacré que ses dirigeants auraient mission de transmettre, mais dans l’utilité (de ses produits) et l’efficacité (de ses méthodes de production).

[3] Geneviève Sellier, Odile Krakovitch et Eliane Viennot, Femmes de pouvoir : mythes et fantasmes, L’Harmattan 2001.

[4] A tort souvent, car la plupart des énarques n'accèdent pas au pouvoir. L’ENA n’est d'ailleurs pas seule en cause. A HEC, dans les années 60, le directeur commençait le discours de bienvenue aux nouveaux élèves en disant « Messieurs, vous êtes des chefs ». A Polytechnique, les professeurs répondaient aux élèves inquiets de ne pas pouvoir comprendre à fond des matières enseignées à toute vitesse selon un programme démentiel : « Vous dirigerez l’économie française, et il faudra que vous sachiez décider après un examen rapide du dossier » : ainsi on dressait ces jeunes gens à la superficialité en même temps qu’au pouvoir.

[5] « L’homme de devoir finira par remplir son devoir envers le diable lui-même, Der Mann der Pflicht wird schließlich auch noch dem Teufel gegenüber seine Pflicht erfüllen müssen », Dietrich Bonhoeffer (1906-1945), Widerstand und Ergebung, Eberhard Bethge 1955 p. 13.

[6] Dans lequel nous comprenons la nature humaine et sociale.

[7] « Changer le monde », voilà une ambition que l’on juge aujourd’hui ridicule : pourtant toute action change le monde, fût-ce un petit peu ; et l’on ne s’avise pas assez du ridicule bien plus substantiel qui s’attache à la médiocrité, à l’étroitesse de l’ambition du pouvoir.